Aller au contenu
Cortex

11 Août 2026

Укрінформ

Culture

De Rotterdam à l’Ukraine, la tombe de Konovalets change de lieu de mémoire

Inhumé aux Pays-Bas depuis 1938, Yevhen Konovalets doit rejoindre le Cimetière militaire mémoriel national ukrainien. Le transfert transforme un lieu de mémoire de l’exil en élément d’un nouveau panthéon d’État.

Céline Girard 4 min

Pendant près de quatre-vingt-huit ans, la tombe de Yevhen Konovalets au cimetière de Crooswijk, à Rotterdam, a appartenu à la géographie de l’exil ukrainien. Le 11 août, une information a fait état de l’exhumation de ses restes en vue de leur transfert vers l’Ukraine. En début de soirée, aucune annonce officielle distincte n’avait encore confirmé l’achèvement de cette opération précise. Le projet de réinhumation, lui, est formellement engagé depuis plusieurs mois.

Le gouvernement ukrainien a adopté le 15 juillet l’ordre n° 703-r, qui prévoit l’inhumation de Konovalets au Cimetière militaire mémoriel national avec les honneurs militaires. Le ministère des Affaires étrangères est chargé des autorisations néerlandaises et du transport international. Des cérémonies sont également prévues lors de l’entrée du convoi en Ukraine, puis à Kyiv et sur le site funéraire.

Le choix de rapatrier Konovalets ne concerne pas seulement un corps. Il déplace un lieu de mémoire. Dans les sociétés d’exil, une tombe devient souvent un substitut de territoire national : un endroit où se retrouvent une communauté, une histoire familiale et une mémoire politique. Crooswijk a rempli ce rôle pour plusieurs générations d’Ukrainiens aux Pays-Bas.

Konovalets y avait été enterré après son assassinat le 23 mai 1938 à Rotterdam. Les archives publiées par le Service de renseignement extérieur ukrainien attribuent l’opération à l’officier du NKVD Pavlo Soudoplatov et indiquent qu’elle fut menée sur instruction de Staline. La mort de Konovalets s’inscrivait ainsi dans la confrontation entre l’État soviétique et les réseaux politiques ukrainiens actifs en Europe.

Avant cet assassinat, Konovalets avait été colonel de l’armée de la République populaire ukrainienne et l’un des responsables militaires des tirailleurs de la Sitch. Après l’échec de l’indépendance ukrainienne au début du XXe siècle, il poursuivit son activité politique en exil. En 1929, il devint le premier chef de l’Organisation des nationalistes ukrainiens.

La tombe néerlandaise a traversé la Seconde Guerre mondiale, l’époque soviétique et les décennies qui ont suivi l’indépendance de 1991. Elle est restée visible parce que la diaspora l’a entretenue et y a organisé des commémorations. Le transfert vers l’Ukraine ne supprime donc pas Rotterdam de l’histoire : il change le centre physique de la commémoration.

Cette politique de retour a déjà un précédent récent. En mai, Andriy Melnyk et son épouse Sofia Fedak-Melnyk ont été ramenés du Luxembourg et réinhumés au même Cimetière militaire mémoriel national. Les autorités ukrainiennes ont présenté cette cérémonie comme le début d’un processus plus large concernant des personnalités mortes loin de leur pays.

Le nouveau cimetière devient ainsi un espace où l’État ukrainien organise sa mémoire sur plusieurs générations. Les figures des luttes d’indépendance du XXe siècle y sont rapprochées du souvenir des militaires contemporains. Cette juxtaposition donne au lieu une fonction culturelle autant que funéraire.

Elle ne met pas fin aux débats historiques sur l’OUN et sur le nationalisme ukrainien. Un panthéon n’est jamais une réponse définitive à l’histoire. Il montre plutôt les choix de mémoire d’un État à un moment donné.

La prochaine étape sera l’annonce du transport et de la cérémonie finale. Lorsque les restes quitteront effectivement Rotterdam, Crooswijk cessera d’être la tombe de Konovalets, mais restera l’un des lieux européens où l’histoire ukrainienne du XXe siècle s’est inscrite durablement.

Céline Girard

Auteur

Reporter

Céline Girard couvre pour Cortex l’actualité, la politique, l’économie, la société et la culture. Son travail met l’accent sur la vérification, le contexte et la clarté pour les lecteurs.

Encore dans « Culture »

  1. 10 Août« Touch Grass » transforme notre peur d’un Internet artificiel en cinéma d’horreur
  2. 10 AoûtDominique Frot poursuit une année chargée entre Karma et le FIJA
  3. 9 AoûtQuand le mémorial de Dobby s'invite dans le tracé d'un câble électrique
  4. 5 AoûtDisney autorise TikTok à utiliser des extraits de ses films et séries