Guadagnino, Lynch, Anderson : quand les cinéastes dessinent nos intérieurs
De Luca Guadagnino à David Lynch, en passant par Wes Anderson et Wong Kar Wai, les grands cinéastes transposent leur univers visuel dans le design d'espaces réels, entre collections domestiques, hôtels et lieux culturels.
Le cinéma ne se contente plus d'habiter nos imaginaires : il investit désormais nos salons. Fin septembre, le réalisateur italien Luca Guadagnino et le designer Stefano Baisi lanceront avec Zara Home une collection d'environ 200 pièces de décoration intérieure. Canapés aux lignes sinueuses rappelant le design radical italien, vaisselle évoquant les villas transalpines : l'ensemble promet de faire entrer chez soi l'énergie de films comme Queer, Call Me by Your Name ou Challengers.
Cette porosité entre le septième art et le design d'intérieur n'est pas nouvelle. Les univers visuels de David Lynch, Wes Anderson ou Wong Kar Wai ont déjà inspiré des hôtels, des collections d'objets domestiques et même des voitures de train. Pour ces cinéastes, les mondes qu'ils façonnent à l'écran trouvent ainsi une seconde vie en dehors des salles obscures.
Luca Guadagnino n'en est pas à son coup d'essai. Depuis plusieurs années, le réalisateur milanais a développé une véritable activité de designer via son Studio Luca Guadagnino, qu'il a fondé et où il collabore avec Stefano Baisi. Ensemble, ils ont travaillé sur les films Queer et After the Hunt, ainsi que sur le défilé Dior printemps-été 2026 imaginé par Jonathan Anderson à Paris. À Rome, le studio a redessiné les espaces monumentaux de l'hôtel Palazzo Talìa, mariant l'histoire du bâtiment à un style contemporain. La collection Zara Home, dont les campagnes ont été photographiées par David Sims et Valerie Sadoun, s'inscrit dans cette démarche : offrir au grand public une part de l'esthétique guadagninienne.
David Lynch, disparu en 2025, avait lui aussi marqué le design de son empreinte. « Chaque film, c'est entrer dans un nouveau monde », confiait-il lors de la 63e Mostra de Venise, évoquant l'intuition comme boussole. En 2024, il avait conçu A Thinking Room au Salone del Mobile de Milan, un espace pensé pour la réflexion et l'écoute. Dès 2011, il avait créé le club parisien Silencio, aux murs dorés, directement inspiré de la boîte de nuit fictive de Mulholland Drive. En 2018, il avait également signé une ligne d'enceintes avec Bang & Olufsen, ornées de ses œuvres visuelles.
Wes Anderson, dont l'esthétique symétrique et pastel a envahi les réseaux sociaux, a lui aussi franchi le pas. Au sein de la Fondazione Prada à Milan, son Bar Luce accueille les visiteurs parmi des sièges aux couleurs acidulées et des flippers, pour un gelato ou un espresso macchiato. Le cinéaste, qui a situé presque tout un film à bord d'un train avec À bord du Darjeeling Limited, a également redessiné la voiture Cygnus du British Pullman, un train de luxe britannique. Ce wagon, construit dans les années 1950, a accueilli des membres de la royauté et des hommes d'État, et a survécu aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Une pièce d'histoire, revisitée à la manière d'Anderson.
Wong Kar Wai, maître des images néon et des atmosphères romantiques, a lui aussi investi l'espace réel. La Fondazione Prada, qui soutient de longue date les arts cinématographiques, lui a confié un espace de restauration gastronomique : Mi Shang Prada Rong Zhai, à Shanghai. On y retrouve l'intimité luxueuse de In the Mood for Love ou les lumières somptueuses de sa série Blossoms Shanghai.
Enfin, Pedro Almodóvar a collaboré en 2025 avec Roche Bobois, célèbre pour son canapé Bubble signé Sacha Lakic. Le réalisateur espagnol, dont les films comme Kika, Volver ou Madres paralelas sont marqués par une palette de couleurs primaires éclatantes, a transposé son univers chromatique sur les silhouettes emblématiques de la marque. Une manière de prolonger, dans le quotidien, la puissance visuelle de son cinéma.
Cette tendance de fond témoigne d'une évolution : les cinéastes ne se contentent plus de raconter des histoires, ils proposent des modes de vie. Leurs univers, autrefois confinés aux écrans, deviennent des expériences tangibles, accessibles par un objet, un lieu ou une collection. Une façon pour le public de s'approprier un peu de la magie du grand écran, sans quitter son salon.
