John Leo Gillen, l'architecte qui réinvente la nuit éphémère
Élevé dans la boîte de nuit familiale de l'ouest de l'Irlande, John Leo Gillen a fondé Temporary Pleasure, un studio qui conçoit des clubs temporaires où l'architecture sert la présence collective plutôt que le spectacle du DJ.
Il a dormi bébé dans une boîte de nuit avant d'en dessiner de nouvelles, vouées à disparaître. John Leo Gillen, fondateur du studio Temporary Pleasure, défend une idée simple et radicale : le nightclub n'est pas un lieu où l'on regarde un spectacle, mais un espace où le public devient lui-même le spectacle. Son parcours, raconté dans un entretien accordé à la presse spécialisée, éclaire une mutation profonde de la culture club, entre nostalgie et réinvention.
Gillen a grandi dans l'établissement familial de l'ouest de l'Irlande. Il y a collecté des verres, servi au bar, puis dirigé l'équipe pendant son adolescence. « Je passais ma vie à fantasmer la boîte de nuit que je concevrais », confie-t-il. Mais au moment où il atteint l'âge adulte, le modèle traditionnel du club commence à s'effacer. Il organise alors des raves illégales, puis se forme à l'architecture pour bâtir des espaces nocturnes temporaires. De cette double expérience naît Temporary Pleasure : un club qui n'existe qu'un instant à Barcelone, Dublin, Londres ou sur une plage belge, avant de disparaître et de renaître ailleurs.
Le caractère éphémère n'est pas un gadget. Selon l'architecte, un lieu dont on sait qu'il va disparaître « communique l'urgence, intensifie les comportements et produit du sens ancré dans l'impermanence ». Lorsque l'architecture porte ce message, les gens agissent différemment : plus présents, plus investis, plus vivants. Ses projets — Choreomania au festival Horst Arts & Music, Joyride au Barbican, The Superclub à WeCanDance — déclinent cette recherche de présence. Il a également publié en 2023 un ouvrage de référence sur l'architecture et la culture des nightclubs de 1960 à aujourd'hui.
Cette approche s'appuie sur une lecture historique. Dans les années 1960 et 1970, les clubs ont inventé un espace radical : pas de scène ni de séparation entre artistes et public, des plateformes à différentes hauteurs, des zones sombres et éclairées, un parcours de compression et de relâchement. « Chaque centimètre était une scène. Tout le monde était sur scène, et personne ne l'était », résume Gillen. La piste de danse, les bars, les toilettes et les seuils formaient un monde total où le club lui-même était la tête d'affiche. Le comportement émergeait de l'organisation de l'espace : la nuit produisait sa propre culture.
Ce modèle se serait délité. Selon Gillen, les scènes sont revenues, les pistes font face aux DJ, le son est devenu frontal et les écrans LED orientent la salle. Le booth du DJ est devenu le point focal, le reste du lieu une infrastructure à gérer plutôt qu'à habiter. « La boîte de nuit est devenue ce qu'elle avait été conçue pour briser : un concert », estime-t-il. Il ne s'agit pas de nostalgie, mais d'une redéfinition : que reste-t-il de la culture club quand ses contenants traditionnels ont disparu, alors que son esthétique et son langage persistent ?
La réponse tient dans le rôle du public. Pour Gillen, la piste de danse n'est pas l'espace devant la cabine : elle est le club. La foule est la source de l'énergie, pas sa destinataire. La danse, physique, risquée et collective, repose sur la performance de chacun devant les autres, en temps réel. « Le DJ n'a jamais été censé se produire devant la foule, mais servir la piste », rappelle-t-il, citant Larry Levan au Paradise Garage, perché au-dessus des danseurs qu'il voyait sans être vu. La piste était l'instrument, pas les platines.
En replaçant la foule au centre, Temporary Pleasure ne restaure pas un passé révolu : il en réactive le principe. Des clubs qui apparaissent et s'effacent, des architectures conçues pour l'intensité d'un soir, une attention portée aux corps plutôt qu'aux écrans. Dans un paysage nocturne dominé par les lineups et les grandes salles, cette pratique rappelle que la nuit la plus mémorable est souvent celle qui ne laisse aucune trace — sinon celle d'avoir été là.
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