Këmbëkryq, la sculpture qui immortalise la résistance kosovare à Pristina
Une sculpture en bronze installée à Pristina rend hommage à Faik Rexhepi, resté assis face aux policiers serbes en 1990, une image devenue le symbole de la résistance albanaise du Kosovo.
Une statue de bronze installée sur la place Zahir Pajaziti, à Pristina, immortalise depuis novembre 2022 un épisode marquant de l'histoire récente du Kosovo. L'œuvre, intitulée Këmbëkryq, ce qui signifie « jambes croisées » en albanais, représente un homme assis au sol, les jambes repliées, dans une posture de calme absolu. Elle commémore un moment survenu au même endroit plus de trente ans auparavant, lorsque des milliers d'Albanais du Kosovo manifestaient pacifiquement contre le régime serbe.
En 1990, ces rassemblements pacifiques rassemblaient des foules importantes à Pristina pour protester contre la politique de Belgrade. Parmi les participants se trouvait Faik Rexhepi, un ingénieur chimiste originaire de Presheva, ville proche de la frontière. Il avait rejoint le mouvement après avoir appris la visite d'une délégation américaine, espérant que la présence de représentants étrangers donnerait une visibilité internationale à la cause albanaise du Kosovo. Lorsque la police serbe est intervenue pour disperser la foule à coups de matraques, la plupart des manifestants ont fui. Rexhepi, lui, est resté assis.
La scène qui a suivi a été immortalisée par le photographe Hazir Reka. Sur le cliché, Faik Rexhepi apparaît seul, assis au sol, entouré de policiers hostiles. Cette image a rapidement été reprise par la presse nationale et internationale, devenant l'un des symboles les plus forts de la résistance albanaise du Kosovo. Elle a fixé dans les mémoires un acte de désobéissance civile individuelle face à la répression, à un moment où la tension entre la population kosovare et le pouvoir serbe ne cessait de croître.
Des décennies plus tard, la municipalité de Pristina a choisi de donner une forme durable à ce souvenir. En novembre 2022, le maire de la capitale a dévoilé Këmbëkryq, une sculpture en bronze réalisée par l'artiste locale Eliza Shala. L'œuvre représente Faik Rexhepi assis sur le sol, dans une pose identique à celle de la photographie devenue iconique. Son emplacement n'a pas été choisi au hasard : elle se dresse aujourd'hui sur ce qui est devenu la place Zahir Pajaziti, précisément là où la scène s'était déroulée plus de trois décennies auparavant.
L'installation de cette sculpture s'inscrit dans une démarche de préservation de la mémoire collective du Kosovo, indépendant depuis 2008. Elle transforme un épisode de répression en un point de repère urbain et culturel, visible par les passants et les visiteurs de la capitale. Le choix du bronze, matériau durable, et la sobriété de la pose confèrent à l'œuvre une portée qui dépasse le simple événement historique. Këmbëkryq rappelle que la résistance peut prendre la forme d'une immobilité, et que la dignité d'un individu peut devenir le visage d'une cause collective.
Pour les habitants de Pristina, la statue fait désormais partie du paysage quotidien. Elle témoigne de la manière dont une ville peut intégrer son histoire douloureuse dans l'espace public, non par des monuments grandiloquents, mais par une évocation précise et humaine. L'œuvre d'Eliza Shala rejoint ainsi la longue tradition des sculptures commémoratives qui, à travers le monde, transforment une photographie en mémoire partagée. À Pristina, le geste de Faik Rexhepi, figé dans le bronze, continue de raconter une page essentielle de l'histoire du Kosovo.
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