L’architecture a toujours fait de la place aux animaux
Bien avant les hôtels à insectes et les corridors écologiques, les bâtiments humains intégraient déjà pigeons, vers à soie et oiseaux sauvages. Une histoire qui redéfinit la notion d’architecture multispécifique.
Bien avant que les architectes n’intègrent briques à oiseaux, hôtels à abeilles et corridors de biodiversité dans les constructions contemporaines, les animaux contribuaient déjà à modeler l’architecture. À travers l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient, des édifices entiers étaient conçus pour accueillir pigeons, vers à soie, chevaux, bovins ou oiseaux sauvages, dans des systèmes reliant habitat, agriculture, religion, travail et pouvoir. Cette histoire suggère que l’architecture multispécifique n’est pas une invention récente, mais la redécouverte d’une condition ancienne, les bâtiments humains ayant toujours été influencés par les corps non humains.
Dans l’Iran safavide, les tours à pigeons, ou kabootar khaneh, transformaient le libre mouvement des oiseaux en engrais agricole. Ces structures en brique crue, disséminées dans le paysage agricole autour d’Ispahan, offraient des niches de nidification protégées à de grandes colonies. Les oiseaux continuaient de s’envoler pour se nourrir dans les champs environnants avant de revenir se percher. À l’intérieur, des rangées d’alvéoles tapissaient les épais murs cylindriques. Les tours protégeaient les pigeons des prédateurs et permettaient de collecter leurs déjections, utilisées comme fertilisant et, parfois, comme source de salpêtre. La taille et la disposition des niches, les ouvertures d’entrée et la ventilation faisaient partie d’un dispositif visant à maintenir les colonies en bonne santé et productives. Les pigeons bénéficiaient d’un lieu de nidification sûr parce que leur présence produisait une ressource utile.
Au Japon, les fermes gasshō-zukuri de Shirakawa-gō et Gokayama, dans les montagnes enneigées du centre du pays, associaient vie domestique et élevage de vers à soie sous le même toit. Leurs toits de chaume très pentus sont l’élément le plus reconnaissable, mais les étages supérieurs jouaient un rôle essentiel dans la sériciculture. Les vers à soie étaient élevés dans les combles, tandis que le foyer situé à l’étage inférieur produisait une chaleur qui montait à travers la maison. Cuisine, chauffage et production de soie étaient donc étroitement liés. La ferme était à la fois un foyer et un lieu de production, le ménage dépendant de la sériciculture pour ses revenus, tandis que la disposition du bâtiment créait les conditions nécessaires à l’élevage des vers.
Dans les villes ottomanes, les kuş evleri, ou maisons à oiseaux, offraient une autre approche. Encastrées dans les murs des mosquées, fontaines, bibliothèques et autres édifices publics d’Istanbul, ces petites structures fournissaient des espaces de nidification aux oiseaux. Certaines étaient de véritables miniatures des bâtiments auxquels elles étaient attachées, avec arcs, toits, corniches et autres détails architecturaux. Contrairement aux colombiers agricoles, ces nichoirs ne visaient pas la production de viande ou la collecte de fientes. Leur présence relevait de traditions religieuses et caritatives encourageant le soin des animaux, rendant la vie animale visible dans l’espace public. À Ahmedabad et ailleurs au Gujarat, le chabutro, structure surélevée de nourrissage des oiseaux, s’inscrit dans les quartiers résidentiels et fournit nourriture, eau et abri aux oiseaux sauvages, tout en les protégeant des prédateurs. Cette tradition est liée aux idées jaïnes d’ahiṃsā, la non-violence, et de compassion envers les êtres vivants.
En France, le colombier et les Grandes Écuries du château de Chantilly montrent comment les bâtiments animaliers pouvaient exprimer richesse et statut social. Au début de l’époque moderne, les colombiers étaient étroitement associés au pouvoir seigneurial et au droit de colombier, qui réservait à certains propriétaires le droit d’élever des pigeons. Leurs murs circulaires contenaient des rangées de niches, tandis que des échelles rotatives permettaient d’atteindre les oiseaux. Le colombier du manoir d’Ango, en Normandie, rend cette relation particulièrement visible. Ces édifices rappellent que, lorsque l’architecture fait de la place aux animaux, la question de savoir qui bénéficie de cet espace reste centrale.
