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Cortex

12 Octobre 2026

Culture

Les lunettes inversées de Carsten Höller brouillent la perception

Depuis 1994, l'artiste Carsten Höller propose des lunettes qui inversent le champ de vision. Une expérience sensorielle qui prolonge les travaux du psychologue George M. Stratton sur l'adaptation visuelle.

Bastien Perrin 5 min Designboom

L'artiste Carsten Höller explore depuis plus de trente ans les failles de notre perception. Son dispositif le plus emblématique, les Upside-Down Goggles, présenté pour la première fois en 1994, inverse le champ de vision de celui qui les porte. Le monde familier bascule alors, et des gestes aussi simples que traverser une pièce ou attraper un objet exigent soudain une attention nouvelle.

L'artiste lui-même décrit un basculement perceptif dès les premières minutes. Après seulement cinq minutes de port, une légère modification de la perception apparaît. Mais c'est le mouvement qui change radicalement l'expérience : les formes semblent glisser les unes dans les autres, les objets paraissent tantôt proches, tantôt lointains. L'inversion visuelle n'est qu'une partie de l'effet, car le déplacement altère les relations apparentes entre les choses et rend l'espace environnant plus difficile à lire.

Cette recherche s'inscrit dans une histoire scientifique plus ancienne. Dans les années 1890, le psychologue américain George M. Stratton cherchait à comprendre comment nous percevons le monde à l'endroit alors que l'image projetée sur la rétine est inversée. Pour l'étudier, il construisit un appareil optique qui renversait son champ visuel. Dans une première expérience publiée en 1896, il porta ce dispositif pendant 21,5 heures réparties sur trois jours. Il prolongea l'essai en 1897 avec 87 heures de port sur huit jours, arpentant son jardin et le village environnant, notant les difficultés à coordonner ses mouvements avec ce qu'il voyait.

Les observations de Stratton ont contribué à établir l'adaptation visuelle comme sujet de recherche psychologique. Elles suggéraient que la perception ne se réduit pas à la réception passive d'images : elle est façonnée par la relation entre la vue, le mouvement et l'expérience. Les lunettes de Höller reprennent ce questionnement, mais selon une temporalité différente. Là où Stratton étudiait les changements survenant après une exposition prolongée, l'artiste s'intéresse aux premières minutes, quand la perception commence à se décaler sans que le mouvement devienne pour autant familier.

Le dispositif a été montré dans plusieurs expositions, notamment à la Serpentine Gallery de Londres en 1995, puis à la Hayward Gallery en 2015 dans le cadre de l'exposition Decision, curatée par Ralph Rugoff. Il fait aujourd'hui partie d'un chapitre de réflexion consacré au spectateur et au spectacle, qui interroge la manière dont l'émerveillement se construit et comment il peut restituer une part de mystère à un monde largement mesuré.

L'expérience des lunettes ne relève pas de la simple démonstration technique. Elle rend sensible ce que nous ne remarquons habituellement pas : la coordination permanente entre ce que nous voyons et la façon dont nous nous déplaçons. Juger une distance, saisir un verre, contourner une chaise — ces actions dépendent d'un ajustement continu entre la vision et le corps. En perturbant cet ajustement, les lunettes transforment des gestes ordinaires en gestes incertains. Le porteur doit agir dans un monde dont les détails restent reconnaissables, mais qui ne se comporte plus comme prévu.

Il existe par ailleurs une différence entre s'habituer à une image inversée et se sentir à l'aise dans le monde qu'elle présente. Les travaux de Stratton portaient sur les transformations possibles au fil d'une exposition prolongée. Ceux de Höller commencent par quelques minutes, lorsque la perception se décale sans que le mouvement devienne naturel. Cette approche rejoint la fascination de l'artiste pour les expériences qui interrompent notre sentiment de contrôle, à l'image du rêve, cette « machine à confusion » qu'il n'a pas eu besoin de construire.

Les Upside-Down Goggles font ainsi de la navigation dans un espace ordinaire une expérience étrangement incertaine. Ce qui passe d'habitude inaperçu — l'accord entre la vue, la distance et le mouvement — devient le cœur même de l'œuvre.

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Bastien Perrin

Auteur

Analyste économie

Bastien Perrin couvre pour Cortex l’actualité, la politique, l’économie, la société et la culture. Son travail met l’accent sur la vérification, le contexte et la clarté pour les lecteurs.

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