Aller au contenu
Cortex

29 Septembre 2026

Culture

Vienne, creuset du modernisme et de l'antisémitisme : un historien raconte

Dans « The City Without Jews », l'historien Douglas Smith retrace l'histoire de Vienne, à la fois berceau du modernisme et laboratoire de l'antisémitisme européen, de Karl Lueger à la déportation des Juifs sous le nazisme.

Bastien Perrin 3 min Kirkus Reviews

Vienne fut, pendant plusieurs décennies avant la Première Guerre mondiale, « l'un des berceaux du modernisme ». La ville fut aussi le creuset de l'antisémitisme qui allait marquer l'Europe. C'est cette double histoire que retrace l'historien et traducteur Douglas Smith dans The City Without Jews, une étude documentée sur la société viennoise de la fin du XIXe siècle jusqu'au milieu du XXe siècle.

Smith, déjà auteur de Rasputin (2016) et Former People (2012), montre comment les nationalismes naissants de l'empire austro-hongrois se sont mués en ressentiment contre les familles juives prospères de Vienne. Le point de départ de cette mécanique remonte aux politiques de Karl Lueger, maire de la ville au tournant du siècle, dont l'action a durablement ancré l'antisémitisme dans la vie publique viennoise. Après la Première Guerre mondiale, une Autriche démoralisée offre un terreau encore plus favorable à cette hostilité.

La ville devient alors, selon la formule de l'historien, celle qui a « donné naissance au rêve d'Hitler et au cauchemar de l'Europe ». À la fin des années 1930, la déportation est en plein essor. Josef Löwenherz, nommé en 1938 à la tête de la communauté juive par Adolf Eichmann, l'architecte de la Shoah, décrit sa situation d'une image saisissante : il se compare à « un morceau de papier pris entre les lames d'une paire de ciseaux ». En 1941, les arrestations de Juifs sont quotidiennes.

Le cœur du livre réside dans les documents personnels, lettres et journaux intimes de ces hommes et femmes oubliés, dont l'existence fut tranchée en deux. Lire les récits des Juifs de Vienne dans leurs propres mots laisse, selon la critique, une marque indélébile : le lecteur ne peut que ressentir les déplacements forcés, les transports et l'incarcération. Smith redonne la parole aux morts, dans une histoire civique qui articule l'échelle personnelle et la grande histoire.

L'ouvrage s'appuie sur des archives ouvertes et intègre les apports des recherches récentes pour proposer une vaste synthèse du sujet. Il rappelle que Vienne, capitale culturelle et intellectuelle, fut aussi le laboratoire d'une exclusion méthodique, dont l'ombre s'étend bien au-delà de ses frontières. En reconstituant les trajectoires individuelles, Douglas Smith interroge la manière dont une société bascule, et ce que l'écriture de l'histoire doit aux voix disparues.

2Vues

Bastien Perrin

Auteur

Analyste économie

Bastien Perrin couvre pour Cortex l’actualité, la politique, l’économie, la société et la culture. Son travail met l’accent sur la vérification, le contexte et la clarté pour les lecteurs.

Encore dans « Culture »

  1. 29 Septembre« My Three Fathers », le mémoire de Jamie Leigh Lorente sur les pères absents et les traumatismes hérités
  2. 29 SeptembreUn mémorial en acier corten à Arcozelo honore les soldats de la guerre coloniale
  3. 29 SeptembreHarmony Flame, la cheminée de table qui apporte le feu sans travaux
  4. 29 SeptembreSnøhetta achève Pavilia Farm à Hong Kong avec Sky House