Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé mardi le limogeage du commandant en chef des forces armées, Oleksandre Syrsky, remplacé par Mykhaïlo Drapaty, une figure bien plus populaire. Ce changement intervient après des semaines de manifestations à Kiev, déclenchées par le départ forcé surprise de l’ancien ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, le 15 juillet dernier. Les manifestants, qui bravaient quotidiennement les frappes russes sur la capitale, réclamaient une refonte du haut commandement militaire, accusé de mener une guerre coûteuse en vies humaines.
Oleksandre Syrsky, 60 ans, était surnommé « le boucher » par l’opinion publique ukrainienne en raison de lourdes pertes subies lors de la bataille de Bakhmout. Formé à l’époque soviétique, il était critiqué pour sa gestion verticale et son approche traditionnelle de la guerre, n’hésitant pas à sacrifier des soldats pour quelques kilomètres carrés de terrain. « Sa génération a été formée à l’époque soviétique et cette vision de la guerre, qui n’hésite pas à envoyer des hommes à la mort pour quelques kilomètres carrés, est de plus en plus contestée », analyse Carole Grimaud, spécialiste de la Russie. Selon le directeur de la CIA, l’espérance de vie d’un soldat russe sur le front ukrainien n’est que de 20 à 30 minutes, un chiffre qui illustre la brutalité des combats.
Mykhaïlo Drapaty, 43 ans, incarne au contraire une vision moderne et technologique de la guerre. En juin 2025, il avait démissionné de son poste de commandant des forces terrestres après le bombardement d’un terrain d’entraînement près de Dnipro, qui avait tué 12 soldats. Il fait partie d’un courant plus jeune qui privilégie la guerre à distance, notamment via l’utilisation de drones, un domaine où l’Ukraine excelle. « Le nouveau front technologique peut et doit permettre d’économiser les vies de jeunes hommes », explique Carole Grimaud, qui décrit « deux Ukraine qui s’affrontent: une tournée vers une vision traditionnelle du militaire, et l’autre tournée vers l’avenir ».
Drapaty est également auréolé d’une réputation de héros de guerre. En 2014, alors qu’il n’était que major au sein de la 72e brigade mécanisée, une vidéo l’a immortalisé aux commandes d’un blindé BMP perçant les barricades érigées par les séparatistes russes à Marioupol, sauvant ainsi plusieurs centaines de soldats encerclés. Il s’est ensuite illustré à l’automne 2022 comme l’un des cerveaux de la libération de Kherson. « Ces images montrent qu’il est capable d’aller sur le terrain et de comprendre les soldats sur le front. Par extension, il est donc des leurs », note Carole Grimaud. Le chercheur Rob Lee, du Foreign Policy Research Institute, estimait auprès du Kyiv Independent que « compte tenu de son expérience, de sa réputation et de l’importance qu’il accorde aux réformes, Drapaty serait un excellent choix pour le poste de commandant en chef des Forces armées ». Il ajoutait que Drapaty est particulièrement respecté pour sa capacité à « demander à ses subordonnés leur avis et à s’informer du soutien dont ils avaient besoin », une qualité essentielle après la gestion verticale de son prédécesseur.
Sur les réseaux sociaux, la nomination de Drapaty suscite un engouement certain. Sous le post Telegram de l’activiste Serhiy Sternenko, de nombreux internautes saluent les qualités de cet « homme empli de bonté », « honorable et intègre » ou encore « sympa ». D’autres affichent des attentes plus concrètes, comme cette personne qui commente: « Maintenant, monsieur le Commandant en chef, brûlez Moscou. » Cet enthousiasme pourrait contribuer à apaiser les braises de la contestation populaire, mais les défis restent immenses.
Car aussi populaire soit-il, le nouveau commandant en chef ne pourra pas faire de miracles face aux faiblesses structurelles qui rongent l’armée ukrainienne. « Un changement de chef ne résoudra pas les difficultés de l’armée ukrainienne: le manque de soldat ne changera pas, l’énergie des centrales pilonnées par la Russie ne changera pas, les bombardements à Kiev ne changeront pas », prévient Carole Grimaud, pour qui il ne faut pas espérer un « tournant majeur pour l’armée ukrainienne ». La nomination de Drapaty intervient en effet dans un contexte de détérioration dramatique de la situation sécuritaire, avec une augmentation de 37 % des victimes civiles sur les six premiers mois de l’année.
Ce remaniement reflète néanmoins une volonté de renouveau au sein du commandement militaire ukrainien, alors que la guerre dure depuis plus de deux ans et que la lassitude gagne la population. Reste à savoir si Mykhaïlo Drapaty parviendra à insuffler un vent de changement sur le front et à répondre aux attentes d’un peuple qui aspire à une guerre plus efficace et moins meurtrière.



