Kate Williams explore 3 000 ans de sexisme contre les reines
Dans « Regina », l'historienne Kate Williams analyse comment les souveraines ont été systématiquement dénigrées, de Cléopâtre à Lili'uokalani, et comment elles ont résisté par les mots et les images.
De Cléopâtre à Catherine II de Russie, en passant par Ranavalona Ire de Madagascar et la reine Lili'uokalani d'Hawaï, les femmes qui ont exercé le pouvoir royal ont presque toujours été décrites à travers le prisme du sexisme. C'est la thèse que développe l'historienne Kate Williams dans son ouvrage Regina, qui paraît ces jours-ci. Elle y examine trois mille ans de règnes féminins sur plusieurs continents pour mettre au jour un mécanisme récurrent : la délégitimation par les mots et les images.
Williams montre que les souveraines sont prises dans un double piège. Elles sont soit célébrées à l'excès comme des reines guerrières, des saintes ou des princesses de conte de fées, soit fustigées comme des monstres, des obsédées sexuelles ou des ratées de la féminité. « Elles doivent coucher avec n'importe quel conseiller ou soutien masculin. Sinon, pourquoi un homme aiderait-il ou soutiendrait-il une femme ? » résume l'historienne, citée par l'éditeur. Cette conclusion, note-t-elle, traverse les siècles et les frontières.
L'ouvrage ne se limite pas aux figures les plus connues. Williams exhume les trajectoires de nombreuses reines moins célèbres, dont Ranavalona Ire, surnommée « la Caligula femelle », ou encore Lili'uokalani, dernière souveraine d'Hawaï. Emprisonnée, privée de plume et de papier, celle-ci fut autorisée à coudre et tissa son récit dans un quilt aujourd'hui conservé dans un musée. Un exemple parmi d'autres de la manière dont les femmes au pouvoir ont détourné les outils qu'on leur laissait pour préserver leur mémoire.
Selon Williams, le traitement réservé aux reines dépasse le simple sexisme ordinaire. « Les reines sont décrites plus durement que les autres femmes ; au fond, les reines sont attaquées par les mots et les images pour tenter de s'emparer de leur pouvoir », écrit-elle. La formule résume l'enjeu : il ne s'agit pas seulement de moquer ou de salir, mais de reprendre le contrôle d'une autorité jugée illégitime parce que féminine.
L'historienne rappelle que ces attaques ont souvent fini par supplanter les faits. Une reine reste connue pour « la pire ou la plus luride des choses qu'un satiriste ou un critique du camp adverse a dite d'elle ». Cléopâtre devient une « ratée obsédée par le sexe » ; Catherine II, une femme qui aurait eu des rapports avec un cheval. Ces images, martelées par des historiens masculins, ont façonné la postérité bien plus que les actes de gouvernement.
En parcourant les règnes de dizaines de souveraines, Williams met en évidence un traitement commun qui ne doit rien à la géographie ni à l'époque. Partout, la même conclusion dégradante est tirée : une femme ne peut exercer le pouvoir que par la manipulation sexuelle. Partout, les mêmes insultes reviennent, adaptées au contexte local. Et partout, des femmes ont tenté de répondre, que ce soit par l'écrit, la broderie ou d'autres formes de création.
Le livre s'inscrit dans un courant historiographique qui, depuis plusieurs décennies, réexamine la place des femmes dans les dynasties et les cours. Mais Williams va plus loin en montrant que la violence verbale et visuelle n'est pas un simple ornement misogyne : elle constitue une arme politique. Décrire une reine comme une débauchée ou une incapable, c'est préparer le terrain à sa destitution, à la confiscation de son autorité ou à l'effacement de son héritage.
À l'heure où les débats sur la représentation des femmes en politique restent vifs, Regina rappelle que les attaques contre les dirigeantes ne datent pas des réseaux sociaux. Elles ont une histoire longue, documentée, et des conséquences durables sur la manière dont nous percevons encore aujourd'hui les femmes qui gouvernent. Le quilt de Lili'uokalani, conservé dans un musée, en est un témoignage silencieux mais éloquent.
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