La tension diplomatique monte entre l’Italie et l’Espagne après que Rome a menacé de suspendre Madrid de l’espace Schengen, à la suite d’un afflux massif de migrants dans l’enclave espagnole de Ceuta, au Maroc. Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Luis Albares, a convoqué jeudi l’ambassadeur italien pour exprimer sa ferme protestation, accusant le gouvernement de Giorgia Meloni de faire preuve de « démagogie » face à un défi européen commun.

Plusieurs centaines de migrants, pour la plupart originaires d’Afrique subsaharienne, sont parvenus à pénétrer dans l’enclave de Ceuta en contournant à la nage la clôture frontalière qui sépare le Maroc du territoire sous souveraineté espagnole. Selon la Garde civile espagnole, les migrants ont franchi le brise-lames de la ville, submergeant les forces de police, avant de courir et d’applaudir en atteignant le sol européen. Des images de l’AFP montrent un flot d’adultes et d’enfants mouillés, certains portant des sacs plastiques, pénétrant dans la ville sous les yeux de la police locale qui ne parvient pas à endiguer le flux. L’afflux, survenu le 30 juillet 2026, a été qualifié d’« urgence humanitaire » par les autorités sur place, tandis que des habitants de Ceuta expriment leur inquiétude face à la saturation des capacités d’accueil.

La Première ministre italienne, Giorgia Meloni, a immédiatement réagi en proposant de suspendre l’Espagne de l’espace Schengen, une position partagée par plusieurs membres de son gouvernement de coalition d’extrême droite. Rome justifie cette menace par la nécessité de renforcer la gestion des frontières extérieures de l’Union européenne et par ce qu’elle considère comme une défaillance de Madrid à contrôler ses propres frontières. Une telle mesure, si elle était mise en œuvre, serait une première dans l’histoire de l’UE: l’espace Schengen permet la libre circulation des personnes entre 27 États, mais son règlement prévoit la possibilité de réinstaurer des contrôles temporaires en cas de menace grave pour l’ordre public ou la sécurité intérieure. L’exclusion d’un État membre, en revanche, n’est pas prévue et nécessiterait une décision politique lourde de conséquences.

Madrid a vivement dénoncé cette initiative. José Luis Albares a déclaré que la proposition italienne relevait de la « démagogie » et affaiblissait la solidarité européenne face aux défis migratoires. L’Espagne rappelle que l’afflux de migrants à Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles en Afrique du Nord, est un phénomène récurrent, souvent lié aux fluctuations des relations diplomatiques avec le Maroc. Par le passé, des milliers de migrants ont traversé la frontière lors de crises entre Rabat et Madrid, comme en mai 2021 lorsque environ 8 000 personnes étaient entrées à Ceuta en une seule journée après que le Maroc a assoupli les contrôles. Les autorités espagnoles estiment que la gestion de ces flux relève d’une responsabilité partagée au sein de l’UE et non d’une faute imputable à un seul État.

La question migratoire reste un sujet extrêmement sensible en Europe, en particulier pour les pays méditerranéens comme l’Italie, la Grèce et l’Espagne, qui sont en première ligne des arrivées. Le gouvernement Meloni, arrivé au pouvoir en 2022 sur une plateforme anti-immigration, a déjà multiplié les mesures restrictives, notamment en bloquant l’accès des navires humanitaires aux ports italiens et en criminalisant les sauvetages en mer. La menace contre l’Espagne s’inscrit dans cette logique de fermeté, mais elle risque d’isoler l’Italie au sein de l’UE, où la plupart des États membres privilégient une approche collective.

Les organisations de défense des droits de l’homme, comme Amnesty International, ont dénoncé la proposition italienne, estimant qu’elle détourne l’attention des véritables solutions – telles que des voies légales d’immigration et une répartition équitable des demandeurs d’asile entre les États membres. Elles appellent l’UE à adopter une stratégie cohérente plutôt que de laisser chaque pays agir unilatéralement.

L’ambassadeur italien convoqué jeudi à Madrid par le chef de la diplomatie espagnole devra transmettre le mécontentement de l’Espagne. Aucune date n’a été fixée pour une éventuelle décision concrète de l’Italie, mais la menace plane sur les relations bilatérales déjà marquées par des divergences sur les politiques migratoires et budgétaires européennes. L’avenir de l’espace Schengen, pierre angulaire de l’intégration européenne, se retrouve une fois de plus au cœur des tensions entre États membres.