L’histoire des stations spatiales : de TASSEL à Salyut
Retour sur les premières stations spatiales, des projets théoriques des années 1950 aux premières réalisations concrètes, en passant par les programmes américains et soviétiques.
L’idée de stations spatiales remonte à plus loin qu’on ne le pense. Dès les années 1950, les ingénieurs imaginaient des structures rotatives en forme de roue pour créer une gravité artificielle. Mais la réalité fut tout autre : les premières stations pratiques ont vu le jour après des décennies d’essais, d’échecs et de renoncements. L’histoire de ces projets, souvent méconnus, éclaire la lente maturation de la conquête spatiale habitée.
Dès la fin des années 1950, la société Convair, sous la direction de Krafft Ehricke, étudie des stations orbitales multi-places. En 1960, elle propose TASSEL (Three Astronaut Space System Experimental Laboratory), un laboratoire pour trois hommes destiné à être lancé par une fusée Atlas-Centaur sur une orbite d’environ 200 milles nautiques, pour des missions de deux à trois semaines. La même année, l’US Air Force lance un appel d’offres pour une station militaire, le Military Test Space Station (MTSS). Convair fait partie des cinq sociétés sélectionnées pour l’étude. Les archives suggèrent que les travaux sur TASSEL ont directement alimenté la proposition MTSS de l’entreprise.
Convair se distingue alors par une démarche concrète : plutôt que de se limiter à des illustrations, l’entreprise construit une maquette grandeur nature appelée Manned Astronomical Research Station (MARS). Haute de quatorze pieds et large de dix, elle comprend deux étages pour le travail, la cuisine, l’entretien et les sanitaires. Une capsule de type Mercury, placée en dessous, porte l’ensemble à environ 28 pieds de haut. Bien que MARS ne soit jamais destinée à voler, elle permet aux ingénieurs de tester les aspects pratiques de la vie en orbite : support de vie, consommation d’oxygène, régénération de l’eau, surveillance des contaminants, commandes et affichages. Les équipages y passeront jusqu’à 30 heures d’affilée. Les archives du musée de l’air et de l’espace de San Diego identifient même les photographies comme « MTSS/MARS », témoignant de la continuité entre les programmes.
La NASA n’est pas en reste. En 1962, Edward Olling, du Manned Spacecraft Center, propose le projet Olympus : une station pour 18 personnes, prévue pour un lancement vers 1966-1967. Sa conception diffère du « donut » classique : trois longs bras s’étendent depuis un hub central, et la rotation fournit différents niveaux de gravité artificielle selon la distance au centre. L’orbite serait d’environ 300 milles nautiques. Olympus est étudié alors que Mercury vole encore, mais le programme lunaire de Kennedy relègue ce projet aux oubliettes.
L’US Air Force, de son côté, pousse plus loin le développement matériel avec le Manned Orbiting Laboratory (MOL). Approuvé en 1965, il devait placer deux astronautes militaires en orbite polaire, à bord d’une station attachée à une capsule Gemini modifiée (Gemini B). Sa mission réelle, classifiée, était la reconnaissance à haute résolution. Les astronautes sont sélectionnés, le matériel est construit, et une capsule Gemini est modifiée avec un sas traversant le bouclier thermique pour permettre à l’équipage de passer dans le laboratoire. Le programme est annulé en 1969, sans qu’aucune station habitée ne vole.
Parallèlement, les techniques d’amarrage progressent. Le 16 janvier 1969, Soyouz 4 et Soyouz 5 s’amarrent en orbite. Faute de tunnel pressurisé, les cosmonautes Ievgueni Khrounov et Alexeï Ielisseïev sortent dans l’espace pour passer de l’un à l’autre. Deux vaisseaux forment alors une mini-station, mais le changement de « pièce » exige une sortie extravéhiculaire. Apollo 9, moins de deux mois plus tard, prévoit une démonstration similaire de transfert externe entre le module lunaire et le module de commande, mais le mal de l’espace de Russell Schweickart écourte l’exercice.
Le 19 avril 1971, l’Union soviétique lance Salyut 1, la première véritable station spatiale. Le premier équipage échoue à s’y amarrer ; le second, Soyouz 11, y séjourne plus de trois semaines, mais les trois cosmonautes meurent lors de la rentrée atmosphérique, victimes d’une dépressurisation de leur vaisseau. Le nom Salyut cache aussi un programme militaire : certaines stations sont des Salyut civiles, d’autres des Almaz de reconnaissance, comparables au MOL. Salyut 2, 3 et 5 appartiennent à cette lignée militaire, bien que Salyut 2 échoue avant l’arrivée d’un équipage.
Ainsi, des maquettes de Convair aux premières stations opérationnelles, la route fut longue et semée d’embûches. Ces projets, souvent restés dans les cartons, ont néanmoins posé les bases techniques et humaines des stations qui suivront, jusqu’à la Station spatiale internationale.
