À la terrasse d'un bar de la rue Daguerre, dans le 14e arrondissement de Paris, Jean-Claude attend le coup d'envoi du quart de finale de la Coupe du monde entre la France et le Maroc. Arborant un maillot « Zidane 98 », il savoure ce qui constitue pour lui un moment rare dans l'histoire du football français. « C'est sûr que l'équipe de France ne m'a pas coûté cher en bière quand j'étais étudiant », plaisante ce quinquagénaire, qui assiste à son septième quart de finale mondial avec les Bleus. Mais surtout, il s'agit de la quatrième fois consécutive que la France atteint ce stade de la compétition, une performance jamais réalisée auparavant dans l'histoire de l'équipe de France. « Cette équipe, c'est une sorte d'apogée », explique-t-il, le regard tourné vers l'écran géant.
Pour Jean-Claude, cette période dorée est d'autant plus précieuse qu'il a connu les années de vaches maigres. Éduqué au football par les Verts de Saint-Étienne, « formidables mais perdants », il a ensuite vibré pour la génération Platini, qui, malgré la victoire à l'Euro 1984, reste à ses yeux une équipe de « losers magnifiques » après les éliminations douloureuses en demi-finales des Coupes du monde 1982 et 1986. Puis vint une décennie d'errance, avec les échecs retentissants des qualifications pour les Mondiaux 1990 et 1994. « C'était la honte et le vide », confirme Bertrand, 48 ans, assis à une table voisine. Il compare cette période à celle que traversent actuellement les Italiens, mais avec une différence de taille: « Nous, on n'avait pas gagné quatre Coupes du monde avant. »
Cette mémoire des années sombres contraste avec l'expérience des plus jeunes supporters. Zacharie, Ali et Malo, tout juste bacheliers, fêtent leur réussite avec un maillot bleu sur le dos et une canette à la main. Pour eux, nés avec une étoile sur le maillot, voir les meilleurs joueurs du monde performer sous le maillot tricolore est devenu une normalité. « Pour nous, une Coupe du monde, c'est minimum demi-finale, sinon c'est raté », lance Zacharie. Leurs premiers souvenirs de football ne remontent qu'aux débuts de la génération Griezmann-Pogba-Varane, celle qui a redoré le blason du coq après le traumatisme de Knysna en 2010. « C'est une équipe qu'on aimait, solide, des gars marrants », se souviennent-ils. Ces joueurs ont ramené la Coupe du monde à la maison en 2018 avant d'atteindre la finale de l'édition suivante en 2022. Mais pour Jean-Claude, cette génération actuelle, celle de 2026, semble avoir fait passer les Bleus dans une autre dimension.
« Je pense que les gamins d'aujourd'hui ne se rendent pas compte de la chance qu'ils ont. Enfin qu'on a. Mais eux sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche », s'amuse Jean-Claude en faisant référence à son fils de 21 ans, qui n'a « pratiquement connu que ça ». Attablé à ses côtés, Marvin confirme ce décalage générationnel: « Pour moi c'est normal. Mais j'ai bien conscience que ça n'a pas toujours été le cas. Mon père m'a raconté. » Fabio, 24 ans, n'a quant à lui pas souvenir d'avoir vu une sélection nationale aussi forte. « À part Lamine Yamal, on a les meilleurs joueurs du monde. Ils s'entendent bien, marquent beaucoup et surtout, on sent qu'ils peuvent et qu'ils veulent écraser tout le monde », commente-t-il, impressionné par la puissance collective de l'équipe.
Les aînés, tout en reconnaissant le talent exceptionnel de cette génération, nuancent parfois leur enthousiasme. Bertrand admet que les Bleus ont « un truc spécial », alliant le « côté impitoyable et briseur de rêve » des Allemands et le jeu « flamboyant » des Brésiliens ou des Hollandais. « Je crois qu'ils sont même plus forts que l'équipe de 2000, mais j'ai l'impression que l'opposition était un peu plus forte à l'époque », tempère-t-il. Pierre-Anne, la cinquantaine, ne cache pas son admiration: « Le monde entier nous craint, c'est un peu la Dream Team de 92 », lance-t-il, provoquant l'incompréhension de son neveu, qui n'a pas la référence. Après un rapide cours d'histoire du sport, le jeune homme valide la comparaison. « Franchement, on est des privilégiés. Ils sont talentueux, courageux. Ça a l'air d'être une bande de bons mecs, respectueux et morts de faim. Ils sont en mission. Tout a l'air si facile avec eux. Je n'ai pas eu peur une minute depuis le début du tournoi. C'est un peu l'équipe rêvée. Que du bonheur. Et ils sont très jeunes, ils seront encore là dans quatre ans! », savoure Pierre-Anne.
Cette équipe de France 2026, portée par des joueurs comme Doué, Upamecano, Olise et le Ballon d'or Dembélé, semble déjà avoir dépassé les générations précédentes. La génération Mbappé a déjà relégué celles de Platini et Zidane loin dans le rétroviseur, selon les observateurs. Alors que le quart de finale contre le Maroc s'annonce, les supporters présents dans ce bar parisien ne cachent pas leur optimisme. « Maintenant, on a l'impression d'être imbattables », résume Fabio. Une impression partagée par beaucoup, qui voient dans cette équipe une chance unique de marquer l'histoire du football mondial. Pierre-Anne ne peut s'empêcher de donner un conseil à son cadet: « Profite à fond, on a une chance inouïe de vivre ça. On ne sait jamais combien de temps ça va durer. » Un avertissement qui résonne particulièrement chez ceux qui ont connu les années sans gloire des Bleus, et qui mesurent pleinement la chance de vivre cet âge d'or.



